




On serait bien en peine de dire qu’il y a un visage plus véritable, de celui légèrement obséquieux de la montée ou de celui débraillé de la descente. Il faut les prendre ensemble, comme un art spécifique de cultiver la dualité – l’envers et l’endroit.

Comment parler d’un monde qui n’est pas le sien tout en étant happé par sa dimension de circulation et de flux, un œil-monde inséparable des « images flux » si chères à Christine Buci-Glucksmann, dans ce retour imaginaire ne pas voir le temps comme nécessaire… mais d’en éprouver les pas fragmentaires du récit et qui permet « de vérifier l’espace, d’en dérouler la surface plate et sans fissure… tout comme l’entrelacement des fils de chaîne et des fils de trame qui constitue la solidité d’un tissu. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers… » ?
Comment considérer le passé ou envisager l’avenir sans être attaché au syndrome d’Alice au pays des merveilles Lewis Carroll : « ici le passage au revers se fait sans trucs ni trucages… en suivant le cours de la surface que l’on bascule à l’envers ». À moins qu’une certaine idée du « vrai » s’inscrivent en kanji électrique sur les lunettes bleues en transparence d’un Moi, d’un Japon ambigu (1) ; ou par vibrations, se superposent les reflets de la lune et du soleil, entre le ciel et l’enfer. Une nébuleuse de la vision chargée de fumées et d’alcool mettant à bonne distance l’enjeu de la contemplation du moi qui s’exprime comme un shingô quel que soit sa couleur, en transparence, en opacité et ainsi de suite… Ainsi, la quête du moi n’est pas à comprendre comme un voyage intérieur, rempli de noirceur, mais bien des dispositifs de reflets inversés que procure un miroir, des possibilités, à l’action ou non, ou la sensation et la perception s’affrontent. L’immersion de notre regard dans les nymphéas au musée de l’orangerie ou sur la surface de l’eau de la rivière Kamogawa à Kyoto offre à nos pensées l’image du bleu du ciel en réflexions « presque transparent ourlé du brun des montagnes… tandis que la vase de la rivière nous absorbe et nous enracine dans un territoire mi-céleste, mi-chthonien. » Un nouveau modèle cristallin de l’éphémère, comme des fantômes sans pieds qui marchent sur un océan de la fertilité. Une lumière de l’aube, celle du renouveau, de l’illusion, celui du dépaysement et du dépassement, l’espace intangible ou l’eau ressemble au saké et où le gris n’est pas la couleur en miroir du noir et du blanc mais bien une nouvelle mimèsis ontologique, celle du rituel…
Celle de la ligne épurée… Le gris au Japon n’est pas comme en occident, ni noir ni blanc, mais bien une autre couleur : le gris est toujours en même temps et du noir et du blanc. Son spectre de couleurs est comme un éventail de tonalités, un arc-en-ciel qui va du blanc au noir, un palimpseste de conversation et d’écoute… un dialogue avec l’infini, un voyage comprenant l’aller et le retour dans un simple battement d’ailes, une ivresse de la pesanteur, entre ombre et lumière, entre intériorité et beauté du monde.
À l’image du peintre Tadanari Yokoo qui s’est lancé dans une série Y-Jonction (p 86), Clélia nous propose une vision du Japon par intermittence, en fragment, « rien dans les mains, rien dans les poches » (p10). Un envers où l’ailleurs coexiste avec l’endroit, des temporalités emboîtées, un « inter », tout comme l’intérieur, intéressant ou de façon intermittente, une interphase… mais toujours spatiale, silencieuse et performative.

Une place, c’est pour se reposer ; une intersection, c’est pour bifurquer, pour diverger. On retrouve ses forces non pas à l’arrêt, mais dans une variété des directions… je suis dans l’image, dans une grosse turbine où tout coulisse en même temps, dans un flipper géant dont les billes passent et se cognent au-dessus de moi sans me voir… À la fois au centre et complètement transparente – comme au cinéma.

L’auteure semble nous orienter dans ses différents tableaux par inframinces colorées, à contre-courant, car en vérité nous sommes tous et toutes des Yakusa ! Où le tatouage de nos faiblesses est toujours visible – mais sans jugement -, aux âmes errantes, aux fantômes, comme aux vivants, au-delà des vies, dans le néant de nos fracas. À l’image d’un éternel retour, un va-et-vient dans une vision circulaire du monde, un rêve où les carpes koïs flotteraient dans les eaux du monde d’en haut de l’innocence, un voyage à rebrousse-écailles, une écriture à rebrousse-plume, un jardin à rebrousse-poil…

C’est du fond de cette lumière bleue, de cette nébuleuse chargée de fumées et d’alcool, que j’aimerais écrire sur le Japon. Depuis cette lumière d’aquarium où l’on peut être et ne pas être un yakuza. Depuis cette heure des fantômes où il n’est plus de principe de contradiction. Il ne s’agit pas du tout de dépasser les oppositions dans une synthèse glorieuse, mais de donner à voir la superposition des contraires – un équilibre ambigu, résolument tributaire de cette atmosphère bleutée d’aquarium.

Clélia Zernik nous guide dans ce damier des compositions, oppositions de densité et de valeurs car au Japon, l’imaginaire n’est jamais loin : l’Y n’est-il d’ailleurs pas le paysage du double de Yukio Mishima pour nous faire basculer de l’autre côté du Monde ? La lettre d’union entre TokYo et koYoto, un croisement entre les ailes d’un papillon, une identité « mélangée », un Aimai diffracté où par un tour de passe-passe, le saké se change en eau ! À moins que… cela soit notre cœur qui se transforme en une fluidité absolue parcourant le temps comme un ruisseau d’alcool pur !

L’une n’étant qu’une apparence illusoire, l’autre étant l’être véritable caché, Omote/Ura s’articule comme les deux versants d’une même surface et si l’un ni l’autre n’est plus vrai ou plus faux.

Elle nous indique un autre chemin, celui de l’éveil à l’infini des sens et de la perception, pour poursuivre le chemin de Gilles Deleuze : « c’est toujours en longeant la surface, la frontière, qu’on passe de l’autre côté et que l’on conquiert ainsi le double sens de la surface. » À des images animées, sans nul doute, qui se fixent au fond de notre mémoire… Celle d’une écriture dont l’histoire est celle d’une femme marquée par des images qui troubla sa vigilance et dont elle ne devait comprendre que beaucoup plus tard la signification.
Une révélation, pour nous lecteurs, que de faire vivre ce rêve, en accompagnant la beauté animée de l’ailleurs…
et qui se prolonge sans crier gare dans le regard de l’autre, mais lequel ?

Je ne suis pas un Yakuza, Clélia Zernik, Ed Conférence.
Critique par Marc Michiels – Illustration Tokyoto de Laurent Chevrier.

(1) Ôe Kenzaburo, Moi, d’un Japon ambigu, traduit par R. de Cecatty et R. Nakamura, Paris Gallimard, 2001.
Clélia Zernik est professeure de philosophie de l’art à l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts de Paris et titulaire de la Chaire Beauté.s de l’université PSL. Ses recherches portent sur l’art contemporain et le cinéma japonais. Elle est notamment l’auteure de L’œil et l’objectif, la psychologie de la perception à l’épreuve du style cinématographique (Vrin, 2012), Akira Kurosawa, les Sept samouraïs (Yellow Now, 2013), L’attrait des fantômes (Yellow Now, 2019), Ozu et son double (De l’Incidence Éditions, à paraître 2026) ou de Le Japon en 2.5D, du Superflat à l’écologie de l’invisible (Éditions des Beaux-Arts de Paris, à paraître 2026). Elle a bénéficié de séjours de recherche à l’université de Waseda, à l’université de Tokyo, à l’université des Beaux-arts de Tokyo et au Nichibunken de Kyoto.


